David Vaamonde

DAVID VAAMONDE – «Si Picasso était encore vivant, il dessinerait sur une tablette»

Par lepetitjournal.com Madrid | Publié le 02/02/2016 à 23:00 | Mis à jour le 02/02/2016 à 19:10

David Vaamonde est l’un des sculpteurs du moment sur la capitale. En témoigne son actualité très chargée pour tout le début de l’année 2016. Ce que l’on sait moins, c’est le rôle qu’il occupe dans la communauté française sur place. Très actif, il est l’un des fers de lance de la scène artistique hexagonale en Espagne, le pays du flamenco et de la tauromachie. Ce pays qui l’a accueilli et auquel il doit beaucoup. Portrait d’un artiste touche-à-tout.

Lepetitjournal.com : Pourquoi avoir privilégié la sculpture comme forme d’expression artistique ?
David Vaamonde (photos DR) : Mon père avait une entreprise spécialisé dans la taille de la pierre à Nîmes, ma ville natale. Je m’y suis intéressé à mon tour dans le but de reprendre l’affaire familiale. C’était mon projet de vie jusqu’à mes 20 ans. J’ai donc fait des formations professionnelles dans les métiers de la pierre, en taille et polissage pendant 3 ans et en gravure pendant 2 ans. Mes professeurs était de très bons artisans qui m’ont appris toutes les techniques pour pouvoir exercer le métier de tailleur de pierre. Mais dans ma tête il y avait aussi une part de créativité que je voulais faire sortir et j’avais la chance d’avoir l’atelier et les outils de mon père à disposition pour pouvoir m’exprimer. C’est à ce moment-là que mon envie d’être artiste en Espagne s’est déclarée. J’ai finalement refusé de travailler dans l’entreprise pour pouvoir partir à l’aventure. J’avais 22 ans.

Pourquoi l’Espagne vous attirait-t-elle à ce point ?
Je suis né en France mais mon papa et ma maman sont Espagnols. Dans mes origines, je m’identifie un peu à la Maire de Paris, Anne Hidalgo, née en Espagne mais arrivée très tôt en France. Comme elle, j’ai toujours été au contact d’Espagnols chez moi. A la maison on me parlait espagnol et à Nîmes, ville du sud de la France, il y avait une forte influence. La feria faisait venir tous les grands torero espagnols chaque été. Il y avait aussi le Centre culturel andalou et la Casa de España. Dès que j’en ai eu l’occasion, je suis donc parti là-bas.

Vous décidez donc de quitter Nîmes pour vous installer en Andalousie.
Oui à Malaga, la ville de Picasso. J’avais l’impression que cette ville était un aimant à artiste et je ne me suis pas trompé. Le sud de l’Andalousie était une région romantique, hors du temps, avec ses patios intérieurs, ses villages blancs? C’était une ambiance totalement différente de celle que l’on pouvait observer en France. Pour moi, cela correspondait bien à l’utopie que je m’étais imaginé à travers les poésies de Federico Garcia Lorca, ou l’opéra «Carmen». J’ai été inspiré immédiatement. J’ai donc commencé par prendre contact avec des tailleurs de pierre et je créais des séries de sculptures. Mes premières expos ont eu lieu 3 ans après mon installation, à partir 2001. Des hôtels m’accordaient un petit espace aux côtés d’autres artistes. Tout le monde était content, les gérants comme les clients de l’hôtel. Et les ventes étaient bonnes. Pendant 14 ans, j’ai vécu de grands moments ici. En 2007, par exemple, lors de la biennale du flamenco de Malaga, j’ai réalisé la sculpture remise en hommage au grand chanteur Paco de Lucia.

Quels sont vos thèmes de prédilection ?
Mes deux thèmes centraux sont le flamenco et la tauromachie. A Nîmes, avec la Feria, il y avait une tradition avec la corrida, j’y ai donc été sensibilisé dès mon plus jeune âge. La culture de la tauromachie m’a toujours attiré, même si c’est une discipline qui est en train de disparaitre. Même chose pour le flamenco. J’aime cette danse dans sa forme la plus authentique et spirituelle, comme on la pratique dans l’Andalousie profonde. Mais je suis aussi passionné par le jazz, un thème que je développe de plus en plus dans mes travaux récents. Aujourd’hui en Espagne on assiste à un changement des mentalités concernant la tauromachie. Le toréro est passé du statut de héros, à celui de bourreau. C’est un bouleversement culturel qui s’est répercuté sur mon ?uvre et m’a permis de renaître à travers le jazz.

Et les artistes qui vous ont influencé ?
Dans mon art, à part Picasso, j’ai été particulièrement touché par Giacometti que j’ai découvert lors d’une exposition à Lyon quand j’étudiais à l’école de gravure. Son art m’est apparu particulièrement accessible, c’était pour moi une sorte d’invitation à me lancer à mon tour. J’ai ensuite été bouleversé par l’art de Jean-Michel Basquiat par l’intermédiaire d’amis sur Malaga. Ses ?uvres avaient un caractère universel, c’est cette forme d’expression brute qui m’a rapproché de la peinture. J’insérais même quelques graffitis inspiré du peintre haïtien cachées au verso de mes sculptures.

Pourquoi avoir choisi de quitter Malaga pour Madrid au bout de 14 ans ?
J’ai rencontré ma future femme à Malaga, elle travaillait à Madrid dans l’audiovisuel. Je me rendais souvent dans la capitale et j’ai décidé de sauter le pas en 2012. Il y avait aussi une volonté de continuer à évoluer et grandir en rendant mes sculptures plus visibles sur tout le territoire.

Que vous a apporté la communauté française sur place ?
La communauté française m’a beaucoup aidé au fil de ma carrière ici. Dès mon arrivée à Madrid, j’ai pris contact avec l’Ambassade et les associations françaises pour favoriser mon implantation sur place. Je me suis aussi lié d’amitié avec un chef d’entreprise qui m’a introduit à l’Institut français pour pouvoir y présenter mon projet. Cette exposition dans les locaux de l’Institut s’est avérée très bénéfique pour ma carrière. Des reportages m’ont été consacrés à la télévision espagnole, sur Telecinco et la chaîne nationale TVE, ce qui m’a donné une grosse publicité. En parallèle, j’ai réalisé les prix Diálogo remis chaque année à des personnalités espagnoles et françaises importantes dans les mondes de la culture, du sport et des sciences. De plus, je fais don d’un ?uvre à l’Entraide française de Madrid tous les ans. Grâce à cette communauté forte, j’ai pu faire des rencontres magnifiques. Si je ne devais en retenir qu’une, ce serait celle avec Lucien Clergue, grand photographe et ami intime de Picasso. Nous avons dîné ensemble et nous sommes revus plusieurs fois par la suite. Une forme d’aboutissement pour moi.

Votre technique a-t-elle évolué avec le temps ?
En effet, il y a quelques années, je me suis mis à travailler la fonte, sur des matériaux comme le bronze ou l’aluminium. Mes nouvelles sculptures ont été exposé lors du Festival de Flamenco de Jerez de la Frontera en 2011. Un gros succès puisque le gouvernement andalou m’a acheté les 17 pièces de cette collection «sentimientos» pour les exposer à Séville à l’Institut Andalou du Flamenco. Aujourd’hui encore la collection voyage à travers le pays et même en France ou j’ai été exposé cette année dans le Musée Despiau -l’un des principaux sculpteurs du 20e siècle- à Mont-de-Marsan. Un moment très important dans ma carrière d’artiste. En 2014, avec les encouragements de ma femme, j’ai aussi suivi des cours d’art digital, trois heures par jour pendant un an à l’ESDIP (Ecscuela Superior de Dibujo Profesional), la meilleure école dans le domaine. Aux côtés de jeunes de 19 à 22 ans, qui m’ont beaucoup motivé, je suis sorti avec les meilleures notes de ma promotion. Pour moi le digital est une évolution logique dans les tendances artistiques. Je suis sûr que si Picasso était encore en vie, il peindrait sur une tablette. J’aime cette idée d’évolution dans mon ?uvre, je ne pense pas qu’un artiste doive toujours garder la même façon de faire dans son art. Plus l’artiste change de techniques, de couleurs, de motifs, d’endroits, plus il est libre et épanoui. Et en ce qui me concerne, le public est toujours au rendez-vous.

Quels sont vos derniers projets ?
L’été dernier, j’ai réalisé une série d’affiches à l’encre de chine pour le festival de jazz «Clazz» au Teatro del Canal de Madrid. A travers ces dessins, je suis revenu à mes premiers amours ; la calligraphie, les graffitis de Jean-Michel Basquiat, la musique de Miles Davis… Et j’ai laissé libre cours à mon imagination : pop art, cubisme, pointillisme, art africain, références au christianisme? Tout y est passé ! Dans la foulée, toujours au Canal, j’ai exposé des dessins à l’encre de chine lors du festival «Suma Flamenca». Des dessins légers, fluides, inspirés de l’univers des poésies du grand Garcia Lorca. Je reviendrai à Jerez de la Frontera pour les exposer au Centre Andalou du Flamenco dans le courant du mois de février. Vu le succès de ces collections, j’aimerais continuer à expérimenter de nouvelles choses pour cette année. En avril, je serai l’auteur d’une performance au théâtre du Conde Duque en collaboration avec le ballet national d’Espagne. Une installation mêlant sons, objets et lumière dont je suis très fier. C’est aussi l’occasion de mettre en pratique mes nouvelles compétences en matière d’art digital. Grace à ces nouvelles technologies, j’ai travaillé la symétrie, la lumière et les couleurs comme je n’aurais jamais pu le faire auparavant.

Simon MARACHIAN (www.lepetitjournal.com – Espagne) Mercredi 3 février 2016?

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